Le vieux lion souffrait.
Ce n'était pas tellement de mordre
dont son manque provenait,
mais cette bête idée de perdre une quenotte,
fut-elle dissimulée,
par des babines épaisses et saines,
et des moustaches qui faisaient sa fierté,
que l'objet de sa douleur mobile et d'ivoire affutée,
cette dent pourtant fort discrète,
troublait sa conscience prédatrice,
au point de le terrasser.
Les lionnes feignaient, rugissait-il,
d'ignorer son mauvais profil,
son haleine inchangée,
ses absences passagères décelées à la curée,
et son manque d'entrain à s'assurer descendance,
en fait,
d'être le Roi de sa forêt.
Il lui semblait que ses pattes et ses oreilles,
du même coup,
n'étaient plus les mêmes que la veille,
tant sa dentition, tel un éléphant trop âgé,
dominait sa conscience animale,
et d'une queue,
il héritait d'une trompe,
provoquant, il supposait,
le rire de la hyène
et les clameurs de ses singes sujets,
primates inférieurs,
inféodés.
Les matins étaient bien durs,
à soigner son apparence
aux reflets des mares rencontrées,
à dissimuler à lui même cette allure supposée,
qu'il se renvoyait malgré lui,
ne voyant que cette future canine absence,
la calvitie étant,
à ses yeux moins rude,
puisque éprouvée,
brulé jeune par un éclair embrasant sa fourrure,
il avait survécu,
tondu, mais dissimulé pendant de longs mois
par le succès poilu d'une capture,
négligemment jetée sur son crâne et ses épaules,
tel un trophée.
Les repas étaient pires,
silencieux d'os brisés,
de dos aux convives
de peur d'alerter la troupe
sur cette disgrâce supposée
comme une tache contre nature
ou un mal, déplacé.
Le vieux lion ne se reconnaissait plus,
jadis félin, dominant alerte et enjoué,
il perdait le goût de tout faire
le sens des affaires et du succès,
il ne provoquait plus les guerres
même,
les évitaient,
et les lionceaux joueurs,
qui d'habitude, l'amusaient,
contournaient sa route de peur de le croiser,
sentant la sourde inquiétude montante,
qu'il dissimulait en vain,
comme une pièce de choix,
qu'on pourrait lui voler.
Mais la chance est heureuse
à ceux qui savent la caresser,
et Le Bon Dieu des lions,
est aussi clément que celui des hommes,
il faut le supposer,
car ce dernier,
touché par la souffrance de la pauvre bête
qui ne la méritait,
lui fît don lors d'un repas calculé
d'une inattendue prothèse de croc,
salvatrice pour ses méninges altérées,
par un bout d'os adroitement dirigé
de sa main magique,
qui vint en lieu et place, se coincer,
et redonner visage félidé
au malade imaginaire édenté,
guéri comme à Lourdes,
mais par un éclat d'omoplate humain, croisé,
divinement,
ajusté...
La justice divine a confondu cette fois-ci,
le lion et Le Berger,
mais ce dernier,
ne désespère pas de caresser,
cette chance,
que l'on se doit de provoquer,
face à l'injustice de ce temps qui nous gagne
et amoindri notre volonté,
à se battre contre l'absurde et ces petites gens,
dont le seul objectif est eux et non l'humanité,
la rançon du bien et du bon
n'étant pas uniquement sanctionnée,
par ce paradis que l'on nous promet, ou pas,
et qui est peut-être d'ailleurs,
où nous portent,
nos pieds....
à bons entendeurs....
« Le Berger »