Il fût dans un autre temps et en une autre contrée,
un forestier, bûcheron, dénommé Jean,
fort comme une bête de peine, aimant sa terre, ses arbres, sa corvée.
Son seigneur et Maître, confiant en son commis,
ignorait le domaine, traduisant ainsi,
le crédit qu'il portait à ce dernier,
dès l'instant où les stères en débit,
sonnaient comme une recette régulière,
faciles à encaisser.
Le bois, en ces temps reculés,
servait pour le chauffage et était rationné,
mais pour la gamelle aussi, cela se devait,
et les masures réclamaient plus encore,
leurs quotas de charpentes, de voliges et de volets.
Bref, le métier se portait bien et l'on était contenté,
de travailler dans le domaine,
tant le besoin était motivé.
Mais Jean trouvait la terre, bien plate à ses côtés.
Des visiteurs de passage lui parlaient de la mer,
une étrangeté,
et cela le faisait, vaguement, rêver.
Nul lacs dans cette plaine qu'il ne pouvait quitter
et seule une rivière emmenait l'eau aux usagers,
servant au transport du bois,
mais notre homme, pourtant fort, ne savait nager.
Avec le temps son obsession vint à gagner,
et domina le faible, pourtant de nature guerrière
envahi par cette vision abstraite, supposée,
d'une étendue faite liquide,
où l'on pouvait se perdre comme dans ses futées,
pour qui, comme par mégarde, se serait seul aventuré.
Ses nuits, même, étaient bercées de vagues ébauchées,
de tempêtes virtuelles et de ras de marées,
tant le malheureux dans son délire ignorant d'océans,
se noyait de ne pas connaître,
ce domaine étranger, attendu, chéri de lui, mais lui échappant.
Les gens voyaient son trouble,
passaient de côté,
« comment plaindre un homme si fortuné,
d'avoir jusqu'à son cercueil, d'assuré ! ».
Les mois passèrent, puis furent les années,
Jean devint moribond,
ses idées de mer, s'évaporèrent
mais pas ses idées noires, un avant goût des marées,
qui de mal en pire, l'engloutissaient.
Son ouvrage ne s'en ressentait guère, bien au contraire,
le pauvre bougre de l'aube au coucher, comme un forçat,
abattait, coupait, élaguait,
semblant occuper son esprit en déserrance,
en labeur, souffrance, productivité.
Tant et si bien, qu'un matin, il reçut de son Maître
une missive l'invitant à le visiter, dans une ville voisine
dont le nom même, lui était étranger.
A cette occasion, il découvrit son premier clocher.
Une bénédiction ! Une révélation, presque balnéaire !
Ainsi, l'on pouvait s'élever...
Plus haut, plus loin, encore plus haut, encore plus loin.
La visite du serviteur fut illico expédiée,
aussi vite qu'il put,
tant sa découverte récente d'un sommet, mais artificiel,
résolvait l'équation qui pendant des années,
avait meurtrie sa vie de peine,
mais en souffrance, de vrai chantier.
Et le Maître en fût surpris,
car il souhaitait par ce présent, de visite inaccoutumée,
le remercier de son bon rendement,
ainsi que de l'absence de doléances, observée de son docile sujet.
Il en conclu, trop hâtivement, que ces bougres de besogneux,
par leur carence de culture, ne savaient, pas même apprécier,
l'idée d'un congé, d'un petit voyage, avec à destination,
l'attention délicate d'un Maître comblé,
qui, sans obligation aucune,
du bout des lèvres, remerciait l'ouvrier de la tâche accomplie,
bien faite,
ce qui par nature, est anormal, dès lors que,
« l'ouvrier doit travailler, pas pour lui même, mais pour son Seigneur et Maître, en gratuité ! ».
Il se dit, pour conclure, ne plus s'encombrer et se compromettre :
« Il faudra que je garde dorénavant remembrance; distance et mesure avec ce bas peuple, ingrat et inculte, incapable à reconnaître, mon progrès ! ».
Cette graine d'altitude, cependant qui devait germer,
ne fut plus, que l'unique objet de Jean :
sa vocation, son Graal à atteindre:
déboiser, déboiser.
S'élever pour voir plus loin, s'élever, pour voir la mer...
Dès son retour, qui ne prit seulement que la moitié de l'aller,
il réfléchit au comment, au combien,
et déjà se dessinait, cet édifice de bois fait,
cette tour dominante,
qui permettrait à Jean,
d'accéder à son royaume, liquide et convoité.
Il s'éloigna de sa tanière et des préjugés
afin d'être discret dans son intention :
Les gens sont mauvais devant la nouveauté,
et "le Malin" est bien trop vite évoqué ;
la foule parle et propage, mais loin dans ma forêt,
nul ne rentre trop avant, de peur de s'y égarer ou de croiser route avec bêtes et bandits,
ou quelques druides sorciers, mal intentionnés.
Ainsi fût-dit, ainsi fût-fait.
Jean commença à abattre et à creuser ;
Il fallait que cela tienne et ne pas tomber.
S'il se lançait dans ce projet, il devait pouvoir,
tout son saoul,
profiter durablement de la vue,
et pour cela,
faire solide, comme son ossature, robuste, déterminée.
Les semaines passèrent, puis les mois.
Le chantier prenait grande forme :
Plus l'½uvre prenait de la hauteur, plus une clairière autour apparaissait.
Mais l'architecte l'ignorait ;
il regardait au large, travaillait nuit et jour, oubliant de s'alimenter,
dormant dans la cime, comme à même le sol, suivant où,
il devait s'écrouler, souvent de fatigue, épuisé.
Des voisins comme au Maître, nul ne s'inquiétait.
Le bûcheron, par habitude, disparaissait loin et longtemps en cette saison,
pour préparer les futures coupes, les accès,
et recruter pour la saison d'après.
L'édifice s'éleva tant et tant,
Que bientôt, la structure vint à manquer.
Jean devait maintenant parcourir plusieurs lieux,
en traînant des rondins imposants,
et en haut de sa vigie,
nulle étendue d'eau n'apparaissait,
sinon,
cet espace plat et laid,
clairière à perte de vue presque,
autour de son ½uvre inachevée.
« M'aurait-on menti ? » le travailleur s'interrogeait ;
cette mer si décrite avec forces détails et habileté, et si c'était mensonges ?
Trop de manants, me l'ont évoqués.
Elle existe, elle est loin :
je l'atteindrai.
Ignorant la réalité,
notre architecte improvisé, continua obstinément,
sa construction massive, si haute,
qu'à l'été,
la chaleur et la proximité du soleil,
inquiétèrent l'intéressé, s'imaginant peut-être,
comme Icare qu'il ignorait, faute d'école au prieuré,
prendre feu tel du chanvre huilé,
ruinant son édifice, ses espoirs, ses desseins d'eau salée.
Enfin il fût un jour, où, au pied de l'imposante bâtisse,
il n'y eu plus de madrier.
A perte de vue, aucun arbre.
A perte de vue, plus de forêts.
Du rien, aride, fait de souches étêtées,
plus de pitance, d'animaux, plus de voisins puisque dévastés,
jusqu'à la moindre brindille permettant d'échafauder.
Jean alors, dominant sa plaine nue,
tant de sa base qu'à son sommet,
constata avec tristesse que rien ne servait à s'élever,
que pour atteindre l'impossible rien ne sert d'éradiquer,
tout ce qui fait la vie, le bonheur, la fierté,
que l'altitude, et donc, le point de vue
d'un objectif mal dessiné,
est trop souvent,
synonyme d'échec et nombres regrets.
La morale de ce conte, ce conseil à méditer,
est d'apprécier sa condition humaine et de ne pas envier.
De protéger ce qui nous fait vivre et exister,
pour les autres et pour soit-même,
dont sa terre et son plancher,
et de n'écouter "les voyageurs" et leurs apparentes idées,
"limpides comme de l'eau claire",
qu'avec mesure, réserve et degrés très distanciés,
car pour se référer vraiment et pour conseils avisés,
il existe la famille, les amis vrais, l'expérience acquise
de l'histoire et du passé.